Cap Corse et villages côtiers

Ajaccio, un patrimoine à vivre

Marie-Laure, vous avez quasiment construit votre parcours professionnel au rythme des musées d’Ajaccio, du Palais Fesch au Centre d’interprétation de Saint-Jean : comment décririez-vous aujourd’hui le lien intime qui vous unit au patrimoine ajaccien, et en quoi ce lien oriente-t-il...

13 juillet 2026 15 min de lecture
Ajaccio, un patrimoine à vivre

Marie-Laure, vous avez quasiment construit votre parcours professionnel au rythme des musées d’Ajaccio, du Palais Fesch au Centre d’interprétation de Saint-Jean : comment décririez-vous aujourd’hui le lien intime qui vous unit au patrimoine ajaccien, et en quoi ce lien oriente-t-il vos choix de directrice des patrimoines et des musées ?

Mon lien avec le patrimoine est ancien. Il est né de ma formation et de mon goût pour l'histoire de l'art. Mais mon lien avec le patrimoine ajaccien s'est construit au fil de près de trente années passées au Palais Fesch et, plus largement, au sein des musées et des monuments de la ville. C'est un lien quotidien, qui s'est enrichi à chaque projet, à chaque rencontre et à chaque découverte.

Ce qui me fascine aujourd'hui, c'est que rien n'est isolé. Le Palais Fesch, la chapelle impériale, la Maison Bonaparte, la citadelle, les sites archéologiques, les églises... chaque lieu éclaire les autres et prend son sens dans une histoire beaucoup plus vaste : celle d'Ajaccio, de la Corse et des femmes et des hommes qui les ont façonnées au fil des siècles. Le patrimoine forme un tout cohérent, une véritable saga, que l'on découvre peu à peu.

C'est cette conviction qui guide aujourd'hui mes choix. Mon rôle est de faire apparaître les liens entre les lieux, de raconter cette histoire de manière simple et accessible, afin que chacun puisse se l'approprier. Lorsqu'on comprend une ville, on ne la regarde plus de la même manière : on ne visite plus seulement Ajaccio, on a le sentiment d'en faire, le temps d'un séjour, un peu partie.

C'est d'ailleurs pour cette raison que mon premier grand projet en tant que directrice des Patrimoines a été la création du Centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine (CIAP). J'ai souhaité offrir aux Ajacciens comme aux visiteurs un lieu qui donne les clés de lecture de cette histoire, afin que chaque monument, chaque musée et chaque paysage puissent ensuite être découverts avec un autre regard.

Le Palais Fesch, avec l’une des plus importantes collections de peinture italienne en France, reste parfois méconnu au-delà du cercle des spécialistes : concrètement, comment travaillez-vous à rendre ce trésor – notamment les 16 000 tableaux hérités du Cardinal Fesch – intelligible, vivant et attractif pour un public très large, des scolaires aux touristes internationaux ?

Il faut d'abord apporter une précision. Le cardinal Fesch possédait, à sa mort, une collection d'environ 16 000 tableaux, l'une des plus importantes collections privées jamais réunies en Europe. Le Palais Fesch ne conserve pas ces 16 000 œuvres : la donation faite à la ville d'Ajaccio représente environ 1 500 œuvres, dont près de 1 100 sont aujourd'hui conservées au musée, tandis que plusieurs centaines sont toujours présentes dans les églises et les communes de Corse, à la suite notamment de la donation Survilliers.

Au fond, notre ambition n'est pas seulement de faire découvrir une collection, mais de raconter l'histoire exceptionnelle de celui qui l'a constituée. Joseph Fesch est souvent connu comme l'oncle de Napoléon. Il fut pourtant l'un des plus grands collectionneurs européens de son temps. Né lui aussi à Ajaccio, il réunit avec une curiosité et une intelligence remarquables une collection d'une richesse extraordinaire, où dialoguent les grands maîtres italiens, les écoles flamandes, françaises et hollandaises. Les œuvres qu'il avait réunies sont aujourd'hui conservées dans les plus grands musées du monde, tandis que le Palais Fesch en conserve un ensemble exceptionnel qui permet de comprendre ses goûts, son regard et son ambition de collectionneur.

C'est précisément cette histoire que nous souhaitons transmettre. Au quotidien, cela passe par les expositions, les ateliers, les conférences, les publications, les concerts et toutes les actions de médiation que nous développons pour les scolaires, les habitants et les visiteurs. Notre objectif est que chacun puisse trouver une porte d'entrée dans cette collection, quel que soit son âge ou ses connaissances.

À l'horizon 2032, nous souhaitons consacrer une grande exposition au cardinal Fesch et à sa collection. L'ambition serait de réunir, aux côtés des chefs-d'œuvre conservés au Palais Fesch, quelques œuvres majeures ayant appartenu au cardinal — celles des grands maîtres qu'il admirait, comme Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange ou Titien — afin de restituer toute l'ampleur de son regard de collectionneur. Ce projet s'accompagnerait d'un partenariat étroit avec la Collectivité de Corse et les communes de l'île qui conservent encore des œuvres issues de cette collection, notamment Bastia, Corte ou Sartène. Il permettrait également de poursuivre un important travail de recherche, de documentation et de restauration autour de cet héritage exceptionnel.

Rendre cette collection vivante, c'est finalement permettre à chacun de comprendre qu'elle ne constitue pas seulement un ensemble de chefs-d'œuvre : elle raconte l'histoire d'un homme, de son regard sur l'art et d'un patrimoine qu'il a voulu transmettre à sa ville natale. C'est cette histoire que nous avons aujourd'hui la responsabilité de faire connaître et de partager.

Vous avez piloté l’ouverture du Centre d’interprétation du patrimoine et de l’antiquarium paléochrétien de Saint-Jean en 2024 : en quoi ce projet a-t-il changé la manière de raconter l’histoire d’Ajaccio, et que dit-il de votre vision d’un patrimoine qui ne se limite pas aux grands noms – Napoléon, le Cardinal Fesch – mais embrasse aussi les strates plus discrètes de la ville ?

Le Centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine a profondément modifié ma manière de raconter l'histoire d'Ajaccio. J'y ai compris qu'il ne suffisait pas de présenter des connaissances : il fallait construire un récit.

L'histoire d'une ville s'écrit sur un temps très long et à partir de sources extrêmement diverses : vestiges archéologiques, œuvres, archives, plans, photographies ou témoignages. Notre rôle est de redonner de la cohérence à cet ensemble pour permettre à chacun de comprendre comment un territoire s'est construit et pourquoi il est devenu ce qu'il est aujourd'hui.

Je ne parlerais d'ailleurs pas de « strates discrètes », mais plutôt de patrimoines encore méconnus. Napoléon appartient aujourd'hui à l'histoire universelle et le cardinal Fesch occupe une place majeure dans l'histoire de l'art européen. Le patrimoine antique, médiéval ou urbain d'Ajaccio est moins connu, non parce qu'il serait moins important, mais parce qu'il demande davantage de médiation. C'est précisément notre rôle : donner envie de le découvrir et de se l'approprier.

Le CIAP a été conçu comme une porte d'entrée vers la ville. Il donne les clés de lecture qui permettent ensuite de comprendre les monuments, les musées, les paysages et les différents quartiers d'Ajaccio. Lorsqu'on saisit les liens qui unissent ces lieux, on ne regarde plus la ville de la même manière.

Je suis convaincue que le patrimoine ne se résume pas à ce que l'on conserve. Il prend véritablement sens lorsqu'il devient une histoire que chacun peut comprendre, ressentir et s'approprier.

Le nouveau guide des collections du Palais Fesch, coédité avec Silvana Editoriale, est un outil scientifique mais aussi de médiation : comment avez-vous articulé exigence académique, lisibilité pour le grand public et valorisation de l’identité ajaccienne dans cet ouvrage, et quel rôle attribuez-vous à ce type de publication dans la stratégie globale de rayonnement des musées de la Ville ?

Ce guide est d'abord le fruit d'un important travail porté par Annick Le Marrec, responsable de la documentation du Palais Fesch. Dès le départ, nous avons partagé une même ambition : réaliser un ouvrage qui réponde à la fois aux exigences scientifiques d'un musée des Beaux-Arts et à notre mission de transmission auprès du plus grand nombre.

Il ne s'agit pas d'un catalogue raisonné, mais d'un véritable guide des collections. Son objectif est d'offrir une vision d'ensemble de la collection Fesch, dans toute sa richesse et sa diversité, tout en mettant en valeur le département des peintures corses, qui constitue une composante essentielle de l'identité du musée.

Nous avons également souhaité que cet ouvrage soit profondément pédagogique. C'est pourquoi nous y avons intégré de nombreuses clés de lecture permettant à chacun de mieux comprendre les œuvres, mais aussi le vocabulaire de l'histoire de l'art : la différence entre une œuvre « attribuée à », « de l'atelier de » ou « de l'école de » un artiste, par exemple. Ces notions sont familières aux spécialistes, mais elles restent souvent obscures pour le grand public. Or comprendre ces nuances, c'est déjà entrer dans le regard de l'historien de l'art.

J'attribue un rôle fondamental à ce type de publication. Un musée a naturellement une mission scientifique, mais il a aussi une mission de transmission. Les publications doivent répondre à ces deux exigences. Si elles ne s'adressent qu'aux spécialistes, elles ne remplissent pas pleinement leur mission de service public.

Ce guide participe ainsi pleinement au rayonnement du Palais Fesch. Il fait connaître la richesse de ses collections, mais surtout il donne au lecteur les moyens de les comprendre, de les apprécier et de se les approprier. Pour moi, une publication réussie est celle qui donne envie d'ouvrir ensuite la porte du musée, puis d'y revenir avec un regard nouveau.

Vous avez une double culture de la conservation et de la muséographie, forgée entre Corte, Paris et Florence : comment cette formation internationale influence-t-elle aujourd’hui vos choix en matière de scénographie, de restauration et de mise en récit des collections à Ajaccio, notamment dans la tension permanente entre respect de l’authenticité et besoin de renouveler l’expérience de visite ?

Ma formation m'a donné la chance d'aborder le musée sous plusieurs angles : celui de la conservation, de l'histoire de l'art, mais aussi de la muséographie. Aujourd'hui, ces dimensions sont indissociables dans ma manière de travailler.

La conservation demeure naturellement le fondement de notre métier. Les campagnes de restauration répondent d'abord à l'état sanitaire des œuvres, mais elles accompagnent également les projets scientifiques et les récits que nous souhaitons proposer aux visiteurs. Restaurer une œuvre, c'est aussi lui redonner toute sa place dans une histoire.

Je suis également convaincue que la scénographie est un véritable langage. Elle ne doit jamais prendre le pas sur les collections ; au contraire, elle doit s'effacer pour les mettre en valeur. Son rôle est d'accompagner le regard, de donner des repères, de créer un parcours lisible et de proposer des clés de lecture adaptées aux différents publics. Une scénographie réussie est celle qui permet aux œuvres de parler d'elles-mêmes.

C'est dans cet esprit que nous avons engagé, avec Christelle Brothier, régisseuse des collections, le renouvellement progressif des collections permanentes, en commençant par le département des peintures corses. Nous avons choisi d'introduire de nouvelles œuvres issues des réserves, d'enrichir la signalétique et de développer un récit plus accessible, tout en conservant un accrochage respectueux de l'histoire des collections et de leur cohérence scientifique.

Je suis convaincue qu'une collection permanente ne devrait jamais être figée. Les œuvres demeurent les mêmes, mais notre manière de les regarder et de les raconter évolue avec les connaissances, avec la recherche et avec les questions que chaque époque pose au patrimoine. Chaque génération porte un regard différent sur les collections, et il appartient aux musées d'accompagner cette évolution.

C'est pourquoi je pense qu'un parcours permanent mérite d'être régulièrement repensé. Tous les trois ou quatre ans, il est possible de faire redécouvrir des œuvres restées en réserve, d'introduire de nouvelles thématiques, d'enrichir les clés de lecture ou de proposer d'autres rapprochements entre les œuvres. Il ne s'agit pas de renoncer à la rigueur scientifique ni à la cohérence des écoles ou de la chronologie, qui constituent des repères essentiels, mais d'ouvrir de nouvelles portes d'entrée dans les collections.

Un musée doit pouvoir surprendre sans se renier. C'est ainsi qu'il demeure vivant et qu'il donne envie aux visiteurs de revenir, non pour voir des œuvres différentes, mais pour les regarder autrement.

J'aimerais également, à l'avenir, faire appel à de grands scénographes pour intervenir ponctuellement dans certains espaces du Palais Fesch. Non pour faire de la scénographie un spectacle, mais pour renouveler les ambiances et offrir de nouvelles expériences de visite. Une scénographie réussie est celle qui s'efface derrière les œuvres tout en renouvelant notre manière de les rencontrer.

À l’horizon des prochaines années, quels sont selon vous les grands défis pour mieux valoriser les patrimoines et musées d’Ajaccio – qu’il s’agisse de financement, de conservation, de transition numérique, de climat, ou encore de tourisme de masse – et quelles pistes concrètes envisagez-vous pour y répondre sans dénaturer l’esprit des lieux ?

À mes yeux, le principal défi est de faire évoluer les musées sans jamais renoncer à leur identité. Nous devons conserver une exigence scientifique élevée tout en imaginant de nouvelles façons de transmettre, de partager et de faire vivre le patrimoine.

Je suis convaincue que les musées de demain ne seront plus seulement des lieux que l'on visite, mais des lieux où l'on revient, où l'on apprend, où l'on échange et où se crée une véritable communauté. C'est sans doute l'ambition qui me tient le plus à cœur : faire du Palais Fesch un lieu pleinement intégré à la vie des Ajacciens, où chacun se sente légitime, quels que soient son âge, son parcours ou sa connaissance de l'histoire de l'art.

Concrètement, cela passe par une chapelle impériale ouverte toute l'année et pleinement intégrée au parcours de visite, par une cour réaménagée comme un véritable lieu de rencontre, par des espaces d'ateliers, de conférences et de médiation, mais aussi par une programmation qui donne envie de revenir régulièrement.

Les défis économiques et environnementaux nous invitent également à inventer des modèles plus durables. Cela suppose une gestion toujours plus attentive de nos ressources, le développement de nouveaux partenariats et de nouvelles recettes, mais aussi une réflexion sur les transports des œuvres, les consommations énergétiques ou les outils numériques, lorsqu'ils apportent un véritable enrichissement de la visite. L'innovation n'a de sens que si elle reste au service des œuvres et des visiteurs.

Au fond, je souhaite que chacun puisse entrer au Palais Fesch sans avoir le sentiment qu'il s'agit d'un lieu réservé aux spécialistes. Un musée ne devrait jamais intimider. Il devrait donner envie de découvrir, de comprendre, de grandir et, surtout, de revenir. C'est ainsi qu'il devient un véritable bien commun.

Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux Ajacciens et à ceux qui découvrent la ville pour la première fois : comment souhaitez-vous qu’ils « utilisent » leurs musées et leur patrimoine, et quel geste simple chacun peut-il poser pour devenir, à son échelle, un véritable passeur de la mémoire ajaccienne ?

J'aimerais leur dire de prendre le temps. Le patrimoine ne se consomme pas ; il se découvre, il s'écoute, il se ressent. Derrière chaque monument, chaque tableau, chaque paysage, il y a des femmes et des hommes, une histoire et une mémoire qui nous relient à ceux qui nous ont précédés.

Je les inviterais d'abord à pousser la porte du Centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine. Il est gratuit et donne les clés de lecture qui permettent ensuite de découvrir autrement Ajaccio. Puis à parcourir la ville, à entrer dans ses musées, ses églises, à découvrir la chapelle impériale, la Maison Bonaparte, le Palais Fesch, mais aussi à flâner dans ses rues, à observer ses paysages, à écouter ses sons, à ressentir son atmosphère. Ajaccio se révèle peu à peu. Elle possède une histoire d'une richesse exceptionnelle concentrée dans un territoire à taille humaine.

Le plus beau geste que chacun puisse accomplir est ensuite de transmettre à son tour ce qu'il a découvert. Un patrimoine ne vit que parce qu'il est partagé. Lorsqu'on raconte un lieu que l'on a aimé, lorsque l'on donne envie à un enfant, à un ami ou à un visiteur de le découvrir à son tour, on devient, à son échelle, un véritable passeur de mémoire.

Au fond, un musée n'est pas seulement un lieu où l'on conserve des œuvres. C'est un lieu où l'on transmet le désir de les comprendre, de les aimer et de les préserver. Car si les générations d'aujourd'hui ne s'approprient plus leur patrimoine, elles n'auront plus de raison de le protéger demain. C'est pourquoi notre mission dépasse la conservation : elle consiste à faire naître un attachement. C'est cet attachement qui permettra à ce patrimoine de continuer à vivre et à être transmis aux générations futures

Pour en savoir plus : https://www.musee-fesch.com